Abandonner dans les sports d’endurance : et si ce n’était pas un échec ?

PratiquesPréparation mentale
18/06/2026 11:46

Abandonner. Le mot suffit parfois à créer un malaise. Dans les sports d’endurance, il est souvent vécu comme un échec, presque comme une faute. Mais cette perception est-elle vraiment justifiée ?


Qui n’a jamais pensé à abandonner quand les difficultés s’accumulent ? Ou quand la douleur est telle qu’elle empêche le moindre mouvement ? Entre envisager l’abandon et s’y résigner, il y a un gap. Ne pas franchir la ligne d’arrivée d’une course n’est jamais anodin. Mais les raisons qui poussent à lâcher les armes sont multiples et personnelles. Parfois, le corps impose l’arrêt. Perte de connaissance, blessure ou défaillance physique finissent parfois par l’emporter sur la volonté de rallier l’arrivée. À d’autres moments, une gêne s’installe et paraît insurmontable. Mais l’est-elle vraiment ? Selon de nombreux facteurs tels que la résistance à la douleur, la force mentale, l’égo, ou encore le regard des autres, un participant va s’en sortir, tandis que l’autre non. Échec, décision rationnelle ou nécessité physiologique, décryptage de ce terme qui fout la frousse à plus d’un finisher : l’abandon.

| Pourquoi l’abandon est-il si mal perçu ?

Ça sonne presque comme une honte. De lâcher qu’on a abandonné à celui qui tend l’oreille pour l’entendre. Et pourtant, se présenter sur la ligne de départ mérite déjà le respect. Parce qu’avant d’en arriver là, il a fallu se préparer physiquement pour être apte le jour J. « Il faut que le corps soit prêt à le faire, confirme Fabio, triathlète amateur longue distance. Ne serait-ce qu’un marathon, un 10 km ou un 5 km, pour quelqu’un de sédentaire. Chacun a un peu son Everest à lui. »

Pour l’atteindre, le coureur s’est démené, a respecté son planning d’entraînement à la lettre, malgré un quotidien chargé. Alors, lorsque le moment tant attendu est venu, il veut avant tout assurer pour lui-même. Pour ne pas regretter toutes ces soirées d’hiver où il n’a pas trop profité. « On se dit qu’on a fait tant de sacrifices pour décrocher cette médaille », glisse Juliette, DNF comme 1389 autres participants sur le Marathon de Paris cette année. 2,41 {929902e1ae24fbd41363c9a1c32dfbb627114431c099f6444c46d2492cf1e17f}, c’est d’ailleurs le nombre d’abandons sur l’épreuve en 2026, preuve que la plupart s’accrochent dur comme fer à cette fameuse médaille de finisher, récompense de tout l’investissement consenti.

Certains pour une question d’égo, propre à eux-mêmes. « Je veux me prouver que je suis encore fort, illustre le finisher du Frenchman en 9h31, un triathlon XXL. La phrase que je me suis répétée, c’était : “quelle personne tu es si tu abandonnes quand c’est dur ? Fabio, tu t’es inscrit à cette course-là pour chercher la difficulté.” » D’autres par respect pour les autres professionnels ou pour les supporters. Selon Nikita Paskiewiez, triathlète professionnelle longue distance, terminer relève presque du devoir. « Sur les Championnats du monde, quand on est à ce niveau-là, quelque part, si tu es au 30e et que tu as une énorme défaillance mais que tu peux encore marcher, tu te dois, pour ton public, de finir, surtout quand il reste une dizaine de kilomètres. » À l’inverse, d’autres abandonnent par « lâcheté », selon la Française. « J’en connais certaines qui ne veulent pas que telle fille soit devant elle. »

Pour autant, tous les abandons ne laissent pas un goût amer. Nicolas Fiessinger, 21e à la Coupe du Monde cadets de courses en montagne en 2017, n’a pas terminé son premier marathon, à Genève, en mai dernier. Certes, la frustration était là, mais il l’a très bien vécu. Son secret ? Une approche moins comparative (plus de Strava, plus de montre) et la conscience de courir pour soi. « J’ai joué et j’ai perdu, mais j’étais serein et j’y suis allé sans pression. Le travail avait été fait en parallèle de mille autres choses, je me sentais bien, mes proches étaient là : je cours pour moi et eux, pas les autres, les photos ou la médaille », résume-t-il. 

« Abandonner, je crois que ça ne fait pas partie de notre ADN. »

Fabio, finisher du Frenchman Triathlon Carcans en 9h31

| Quand le corps impose ses limites

Pour beaucoup de sportifs, amateurs comme professionnels, l’abandon n’est pas une option. Si leur corps leur permet de continuer, ils ne se posent même pas la question, peu importe les conditions. « Dans ma tête, ça a toujours été hors de question que j’abandonne », lâche Juliette, double marathonienne. « Je crois que ça ne fait pas partie de l’ADN des traileurs », insiste l’adepte de l’ultra-endurance Fabio, pour qui marcher est synonyme d’abandon.

Mais qui, parfois, n’a pas eu d’autres choix que de ralentir le rythme. Comme tant d’autres, victime d’un manque de carburant lié à des problèmes de nutrition. Lui a dû lutter contre une envie irrépressible de marcher lors du marathon du Frenchman. « Mon corps ne répondait plus, décrit-il. Ma fréquence cardiaque a baissé et, mentalement, j’ai été brisé. » La nutrition, quel fléau. Mais que dire des aléas de course dont il est impossible de se relever ? Étienne Daguinos en a fait les frais, lui qui a été contraint à l’abandon lors de la Tokyo Speed Race en mai 2025, alors qu’il visait le record d’Europe du 10 km, suite à un croche-patte involontaire d’un de ses concurrents.

Face à ces difficultés, c’est leur force mentale, leur capacité à persévérer, qui prend le relais. Fabio a d’abord accepté ses limites physiques. « J’ai fait 10 kilomètres de lutte pour ne pas marcher en me disant : “dis-toi qu’il te reste 10 kilomètres de footing à faire. Et les deux derniers ne comptent pas.” » S’être déjà projeté dans cette situation de détresse à l’entraînement l’a aidé à tenir le choc. « Je m’étais visualisé là et j’y étais. Quand on s’est dit qu’on le voulait, on est à notre place dans la souffrance. » Pour combattre le mal, il s’est imprégné des encouragements des supporters présents tout au long de la boucle de 10 km. « Des gars m’ont donné de la force que je ne connais ni d’Adam ni d’Eve. Au troisième tour, où j’étais le plus crispé, j’ai eu des ailes pendant un kilomètre. » Soutien précieux du public, cris de ses proches, pensées positives : tous ces éléments l’ont revitalisé, au point d’améliorer sa cadence à un moment donné et de lui offrir une sensation d’énergie vitale pour continuer.

Mais attention, terminer l’épreuve ne signifie pas rester dans cet état mental du début à la fin. L’état qui semble le plus déterminant est celui de préservation, qui consiste à se protéger et à préserver son énergie. L’adaptation de la stratégie devient alors essentielle. Descrampes d’estomac ne sont pas synonymes d’abandon, si l’on trouve une solution : des arrêts répétés aux toilettes, un changement de nutrition ou l’apport d’une boisson mieux tolérée.

Dans une étude datant de 2017 et publiée dans la base de données PubMed, les chercheurs vont même jusqu’à dire que « les finishers passent davantage de temps dans des états de préservation et moins de temps dans des états de défaite que ceux qui abandonnent ». Autrement dit, ceux qui vont au bout ne sont pas forcément ceux qui souffrent le moins, mais ceux qui parviennent le mieux à adapter leur réponse à la souffrance.

Cela a été le cas de Nikita Paskiewiez, victime d’une infection de la cornée aux deux yeux lors de son premier Embrunman, en 2024. À 700 mètres de l’arrivée, elle a décroché un podium malgré sa vision extrêmement dégradée : « Je voyais rien, mais rien. J’étais plongée dans du flou. C’était hyper dangereux. Je faisais que pleurer. Et malgré ça, je ne me suis même pas dit que j’allais abandonner. T’abandonnes pas tant que tu tombes pas. Tant qu’il reste un peu de lumière, tu continues. Tu t’es entraînée pour ça. » Dans cette situation, l’abandon aurait été un crève-coeur tant son corps répondait encore parfaitement, même si ses yeux ne lui permettaient plus de voir normalement.

Les plus résistants ne sont peut-être pas ceux qui ignorent la douleur, mais ceux qui apprennent à composer avec elle. Et parfois, composer avec elle signifie aussi savoir s’arrêter. Reste à savoir si renoncer, lorsque continuer met le corps en danger, relève réellement de l’échec.

| Le vrai courage est-il parfois d’abandonner ?

Et si abandonner s’avérait être une décision réfléchie ? Si ne pas pousser son corps dans ses retranchements, ne pas aggraver une blessure, était le comportement le plus sain ? Un acte d’autant plus courageux quand on se rappelle tout ce qui a été mis en place pour atteindre cette compétition.

Nicolas Fiessinger a pris le parti de percevoir son abandon à Genève comme la preuve qu’il est sur la bonne voie : « J’ai couru 30 km à 3’20/km sur des bases de 2h19 alors que j’étais préparé pour 2h22. Cela ne pardonne pas, mais j’ai voulu jouer avec mes très bonnes jambes du jour. Jouer pendant 30 km à ces allures vaut mille victoires, car c’était impensable au début de ma préparation. » Parfois, abandonner, c’est aussi préserver son corps pour la suite. Limiter les risques et repartir plus vite à l’entraînement. « En ce moment, j’ai une petite douleur au tendon d’Achille. Dimanche, si j’ai mal, je m’arrêterai directement, parce que mes objectifs ne sont pas du tout maintenant », confie Nikita à propos de l’Ironman 70.3 de Nice, prévu le 28 juin. Lorsque l’enjeu dépasse la course du jour, il est plus facile de lever le pied. Pour les professionnels, l’équation est parfois plus complexe. « Parfois, il vaut mieux abandonner un dimanche pour être chaud le dimanche d’après et gagner des sous », ajoute-t-elle.

Et si, finalement, ce soi-disant échec rendait plus fort ? Alessia Zarbo, la double vice-championne d’Europe du 10 000 m, a vu son corps anéantir l’un des moments qui auraient pu être le plus marquants de sa carrière. Lors du 10 000 m des JO 2024, après 25 minutes d’effort, l’athlète Française s’est écroulée avant d’être évacuée sur civière. Elle voit aujourd’hui cet épisode comme un tournant : « C’était impossible que je tienne jusqu’au bout. J’avais de la fatigue chronique depuis six mois. Tout mon système était ralenti. Je faisais certains footings de récupération à plus de 165 BPM, j’avais plein de petites blessures. C’était un surmenage total lié à un manque de stabilité. J’ai surcompensé, j’étais arrivée au bout du bout. Suite à ça, j’ai aussi modifié ma méthode d’entraînement », se souvient-elle.

La vie n’est faite que de hauts et de bas. Fabio est porté par ce mantra : « Il ne faut pas oublier qu’on ressort toujours plus fort d’un échec que d’une victoire, même si c’est ce qui fait le plus mal. » Ça pique donc, mais n’est pas une fin en soi. Un rappel qui pourrait parler aux quelque 30 {929902e1ae24fbd41363c9a1c32dfbb627114431c099f6444c46d2492cf1e17f} de participants de l’UTMB 2025 contraints à l’abandon.


Sabine LOEB
Journaliste

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