Le marathon, juge de paix de l’Ironman
Après des heures d’effort, tout se joue souvent dans les 42,195 derniers kilomètres. Le marathon d’un Ironman ne ressemble à aucun autre : il sanctionne les excès, expose les failles et oblige chacun à puiser dans des ressources insoupçonnées. Une épreuve redoutée, mais aussi recherchée par ceux qui veulent savoir jusqu’où ils sont capables d’aller.
« Le marathon, sur Ironman, c’est le juge de paix », lâche Fabio, top finisher de l’AlpsMan, un triathlon extrême. Les triathlètes longue distance s’accordent là-dessus. Entre un marathon classique et un marathon après 3,8 km de natation et 180 de vélo, il y a un gouffre. Jamais Nikita Paskiewiez, triathlète professionnelle depuis trois ans et licenciée au Triathl’Aix, n’a connu de telles émotions qu’au cours de ces marathons d’Ironman. « J’ai des frissons de toutes ces fois où j’ai doublé quelqu’un et où je me suis retenue de pleurer, sourit-elle. Dans mon cœur, ça battait la chamade quand je suis passée troisième à Lanzarote. Je n’avais qu’une envie, c’était d’arrêter de célébrer maintenant et de rester focus, parce que si tu commences à te faire submerger par les émotions, ça peut te couper la respiration. C’est un moment d’euphorie hyper particulier. » Le marathon laisse rarement ses participants indemnes. Cette dernière épreuve fatale du triathlon longue distance en fait voir de toutes les couleurs à ses finishers. Pourtant, malgré sa réputation, elle continue de séduire de plus en plus de triathlètes chaque année.
| L’attraction de l’extrême
Les triathlètes savent ce qui les attend. Ils connaissent la cruauté du marathon, cette dernière étape qui peut réduire à néant des mois de préparation. Cependant, c’est précisément ce qui les attire. « Ces courses-là, tu sais que tu la commences, mais tu sais que tu peux ne pas la terminer. C’est ce qui fait leur beauté », résume Fabio, triathlète amateur. Pour beaucoup, l’Ironman représente un défi hors norme, une occasion de se mesurer à eux-mêmes. Parce qu’on ne devient pas Ironman à la sortie du vélo. On le devient en franchissant la ligne d’arrivée.
Personne ne s’inscrit à un Ironman en pensant faire une balade de santé. Les participants savent qu’ils vont souffrir. Mieux encore, c’est souvent ce qu’ils viennent chercher. « On sait que ce sera dur à un moment donné, mais c’est pour ça qu’on s’inscrit, avoue l’ancien militaire. On attend ce moment-là, celui où l’on va plus loin que soi. » Une perspective difficile à expliquer à ceux qui n’ont jamais goûté à l’ultra-endurance.
Pour ceux qui se présentent sur la ligne de départ, la promesse de cette confrontation vaut toutes les heures d’entraînement. Nikita Paskiewiez, flashée en 16’59 sur 5 km route en 2026, assure qu’ils ne seront pas déçus : « Si tu t’inscris à Lanzarote, tu sais que tu vas lutter contre toi-même pendant plus de dix heures. Il va falloir gérer ton effort et tu vas forcément souffrir. C’est vrai que c’est un peu bizarre de se dire que les gens paient pour ça. »
« Ça se passe dans la tête, et celui qui résiste le mieux pourra s’en sortir. »
Nikita Paskiewiez, triathlète professionnelle longue distance
| Le moment de vérité
Pendant des mois, chacun construit une image de ce qu’il vaut. Le triatlète a déjà visé grand à partir du moment où il s’est inscrit sur cette distance mythique. Logique qu’il soit un minimum confiant en se pointant sur la ligne de départ. C’est d’ailleurs cet état d’esprit qui le fera tenir. Pas celui de se dire qu’il n’y arrivera pas. Malheureusement, le marathon vient le tester. Davantage qu’il ne l’aurait imaginé. « Parfois en vélo, t’es obligé de prendre plus de risques », admet Nikita. Tout l’enjeu consiste alors à trouver le bon équilibre : en faire assez pour rester dans la course, sans se consumer avant le jugement final. « Dès que je mets ma montre, mon cerveau switche et la course commence vraiment. Je dirais même qu’il y a deux courses parce qu’il se passe quelque chose au 34e kilomètre. »
En ligne, ceux qui l’ont vécu racontent souvent le même basculement. Philip rend compte de son expérience au Challenge Roth en 2008 : « Courir en souplesse, ne jamais forcer l’allure, tels sont les maîtres mots jusqu’au semi (1h51), raconte-t-il sur son site. Mais mon genou droit commence à me faire souffrir. Le rythme baisse dangereusement vers le 27e kilomètre et j’ai de la peine à positiver. Mais alors qu’il ne lui reste que 12 kilomètres à parcourir, la perspective d’échouer si près du but agit comme un électrochoc : « Plutôt que de lâcher prise, je tente d’accélérer, et ô surprise, j’y parviens. Je suis dans un état second ! »
Impossible de tricher avec ses 42,195 km à avaler avant de devenir un Ironman. C’est ici que se révèlent les erreurs commises plus tôt dans la journée : un vélo trop ambitieux, une nutrition mal calibrée ou une allure mal maîtrisée. Rien n’échappe au verdict du triathlon. « C’est celui qui va juger ce que tu as fait avant. Si tu en as trop mis pendant les épreuves d’avant, tu le paieras », insiste Fabio, finisher du Frenchman de Carcans. Comme il rappelle, l’Ironman est avant tout « un long chemin de croix ». Chaque kilomètre devient une montagne à soulever, l’athlète étant constamment confronté à des souffrances insoupçonnées.
Mais le moral se maintient grâce à quelques points d’appui : de bonnes sensations, une dynamique de course favorable, les encouragements omniprésents du public et le fait de remonter progressivement des concurrents. Une dynamique que connaît bien Nikita Paskiewiez. Souvent sortie derrière les meilleures nageuses, la triathlète du Triathl’Aix construit régulièrement ses courses en reprenant du temps à vélo avant de faire parler ses qualités de coureuse. À Lanzarote, où elle a terminé troisième, elle était encore loin du podium à la sortie de l’eau avant de lancer sa remontée. « C’est nettement plus facile quand tu doubles que l’inverse. Pourtant, je ne dois pas me laisser influencer de quelque manière que ce soit », se souvient Edouardo sur son blog à propos de l’Ironman Italy Emilia Romagna en 2019. Le quinquagénaire a vu juste.
Car le quatrième tour du marathon ne pardonne pas. Il détermine la réussite ou l’échec. Mais surtout, il requiert un mental d’acier là où le corps semble avoir cessé de fonctionner. « À partir du 32e kilomètre, j’entame le compte à rebours. Je résiste du mieux que je peux. Le plus dur, c’est de relancer. Jusqu’au 36e km, c’est vraiment très compliqué. Les jambes ne vont pas trop mal. J’éprouve surtout une fatigue générale. Mon système nerveux central est cramé. Soudainement, dans le flot d’informations traité par mon cerveau, surgit une image comme un flash. C’est la pancarte du 40e km. Je suis submergé par les émotions. Toute la fatigue nerveuse accumulée de la journée lâche prise. Je franchis la ligne d’arrivée survolté. » Inoubliable rite de passage.
| L’épreuve qui fait la différence
Après avoir laissé leurs corps décider de leur sort, les triathlètes se retrouvent face à eux-mêmes. Car au-delà de la performance, cette dernière épreuve agit comme un révélateur. Les jambes sont lourdes, les réserves épuisées, les stratégies parfois envolées. Il ne reste plus grand-chose derrière lequel se cacher. « Il y a des moments où tu peux tricher dans la vie où t’as l’impression d’être un imposteur, complète Fabio. Mais là, tu ne triches pas. C’est marche ou crève. Et tu es venu exprès vivre ce moment-là. » Cette discipline finale catalyse les pulsions de certains, répond aux besoins de dépassement de d’autres.
« Il y a plein de facteurs extérieurs qui entrent en jeu. Ce n’est pas juste un parcours tout plat. Il faut être hyper fort mentalement. Tout le monde craque. Après, ça se passe dans la tête, et celui qui résiste le mieux pourra s’en sortir », estime Nikita Paskiewiez. Lorsqu’elle croise ses concurrentes sur le parcours, la Française observe tout. « Les mimiques, la respiration, la posture. J’essaie de voir comment elles sont et, à l’inverse, de leur faire croire certaines choses sur mon état. »
Cette souffrance n’est pas seulement synonyme d’effondrement. Pour certains triathlètes, le marathon devient au contraire le moment où ils reprennent l’avantage. Alors que de nombreux concurrents marchent ou explosent physiquement, ceux qui ont su gérer leur effort peuvent enfin s’exprimer pleinement. Pour Nikita Paskiewiez, troisième de l’Embrunman, dont la course à pied constitue l’un des principaux atouts, cette dernière discipline possède une saveur particulière : « J’ai l’habitude de faire des marathons où je rattrape vraiment à partir du 35e. À l’Embruman, j’ai même doublé quelqu’un dans les 500 derniers mètres et ça m’a permis d’avoir un podium. Mes marathons sont hyper particuliers parce que, vu que je sors loin de l’eau, loin de la dynamique, je ne la retrouve qu’à la fin et c’est hyper challengeant. Je fais un peu une course à l’inverse des gens. » Même si elle semble taillée pour les longs efforts, Nikita doit elle aussi gérer sa course : aller au bout d’elle-même sans jamais perdre totalement le contrôle.
Beaucoup promettent de ne plus jamais revivre une telle journée. Avant, souvent, de replonger. « Il y a deux ans, je terminais un récit de course par « plus jamais un Ironman ». Comme quoi, il ne faut jamais jurer de rien », écrivait Philip après Roth. Il laisse l’empreinte d’une « guerre contre soi-même », selon Fabio, que l’on a envie de retrouver.

Sabine LOEB
Journaliste