Le Maroc, ce nouveau terrain de jeu du fond mondial
Le Maghreb, et particulièrement le Maroc, n’est plus seulement une terre de champions. Peu à peu, méthodiquement, il se transforme en écosystème complet sur les pistes d’altitude aux grandes routes urbaines, des meetings Diamond League aux marathons internationaux. Et pour les fédérations, les groupes pros et les managers du monde entier, la formule commence à faire sens.
Il y a quelque chose qui change en Tunisie, en Algérie mais aussi et surtout au Maroc. Pas une révolution soudaine, plutôt une montée en pression progressive. Une région qui, longtemps restée dans l’ombre de l’Afrique de l’Est – celle des Rift Valley, des Iten et des Bekoji -, commence à se constituer en véritable hub mondial du fond. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Le Marathon de Casablanca a réuni plus de 10 000 coureurs l’an dernier, dans une ambiance conviviale au cœur de la métropole marocaine, avec des chronos d’élite qui rehaussent le prestige de l’épreuve. À Marrakech, la 36e édition du marathon international s’est présentée avec près de 16 000 athlètes attendus sur les différentes épreuves, dans une dynamique de modernisation et d’ouverture accrue. Des chiffres qu’on n’aurait pas imaginés il y a dix ans à peine.
Et pendant que les courses de masse grandissent, le niveau d’élite suit. El Mahjoub Dazza a remporté le marathon de Casablanca en 2h09’43, devançant Omar Ait Chitachen en 2h10’31, des chronos qui reflètent un haut niveau de compétitivité. Du côté féminin, Keltoum Bouasriya et Hasna Zahi, deux Marocaines, figurent régulièrement dans les têtes de course aux côtés de Kényanes et d’Éthiopiennes. La hiérarchie est-africaine n’est plus écrasante. Elle est bousculée.
| Le Meeting de Rabat, vitrine planétaire
Si un symbole devait résumer l’ambition de la région, ce serait sans doute le Meeting International Mohammed VI d’Athlétisme. Ancré au Stade Olympique de Rabat, le meeting est depuis plusieurs années une étape à part entière de la Diamond League, le circuit le plus relevé du monde en athlétisme. Il y a presque un an jour pour jour, Soufiane El Bakkali remportait le 3000 m steeple devant un parterre mondial, signant 8’00 »70 sur sa piste de Rabat. À ses côtés dans la même course, Mohamed Amin Jhinaoui, Tunisien, terminait sixième en 8’10 »59. Deux nations nord-africaines dans le top 6 d’une Diamond League. Ce n’est plus un hasard, c’est une tendance.

En 2023, El Bakkali avait signé 7’56 »68 sur le steeple, la meilleure marque mondiale en 11 ans et un record établi à domicile, devant son public. Le genre d’image qui reste gravée dans les mémoires des managers et agents qui construisent les calendriers de leurs athlètes. Avoir une étape Diamond League chez soi, c’est envoyer un signal fort. Pas seulement aux coureurs, mais aux diffuseurs, aux sponsors, à tout l’écosystème du fond mondial.
| Ifrane, le secret le moins bien gardé du fond
Posée à 1650 mètres d’altitude dans les montagnes du Moyen Atlas, Ifrane bénéficie d’un climat humide et continental, avec une pluviométrie annuelle importante et une température moyenne de 12,5 degrés. Traduction pour les coureurs de fond : des conditions idéales pour s’entraîner. Pas trop chaud, pas trop froid, juste assez d’altitude pour stimuler la production de globules rouges sans massacrer les jambes.
Ifrane est populaire auprès des athlètes grâce à son altitude de 1 750 mètres, qui encourage le corps à développer des globules rouges supplémentaires pour le transport de l’oxygène en milieu raréfié. Hicham El Guerrouj lui-même en avait fait son quartier général, s’y entraînant plusieurs fois par an avec des périodes d’au moins trois semaines par session, dans la forêt de cèdres qui ceinture la ville. Des athlètes comme Gabriela Szabo ou l’équipe nationale du Qatar ont également posé leurs valises à Ifrane. La réputation de la ville n’est plus à faire dans les cercles de l’endurance mondiale.
El Bakkali, lui, n’a jamais voulu aller ailleurs. « J’ai eu beaucoup de retours d’expériences d’anciens athlètes dont Hicham El Guerrouj, qui m’a conseillé de ne jamais chercher à m’entraîner ailleurs qu’au Maroc. J’ai vu que ça me porte chance alors je ne change pas », expliquait-il. Et en janvier 2025, quand la neige recouvrait les hauteurs du Moyen Atlas, le double champion olympique était encore là, à s’entraîner dans le froid glacial d’Ifrane, voyant dans ces conditions extrêmes une opportunité plutôt qu’un obstacle. « En ce moment, je m’entraîne en altitude à Ifrane, il neige, il fait froid, et je me dis : pourquoi est-ce que je passe tout ce temps en montagne, à fournir tous ces efforts ? Pour accomplir quelque chose. Pour gagner », confiait-il dans une interview récente à The National. La montagne comme moteur, pas comme contrainte.
| Une altitude raisonnée, pas extrême
C’est l’un des arguments les moins médiatisés mais les plus solides de la région. Contrairement aux sites d’altitude extrême comme Mexico City à 2240 mètres, le Maroc mise sur des altitudes intermédiaires autour de 1650-1800 mètres, une fourchette où les adaptations physiologiques sont maximisées sans les contraintes d’acclimatation prolongée qui pénalisent les premières semaines. Pour un athlète européen qui débarque de Paris ou de Madrid, quelques jours suffisent généralement pour trouver ses marques et enchaîner des séances qualitatives. Les entraîneurs apprécient. Les managers de groupes avec des fenêtres de préparation courtes apprécient encore plus.
Et à ça s’ajoutent des avantages logistiques que l’athlétisme mondial commence seulement à pleinement calculer : moins de trois heures d’avion depuis la majorité des grandes capitales européennes, des fuseaux horaires quasi identiques, un coût de la vie sensiblement inférieur à celui de Font-Romeu ou Saint-Moritz. Un bloc de trois semaines à Ifrane entre un semi-marathon et un marathon majeur ? Accessible, reproductible, efficace. Presque évident.
| El Bakkali, enfant du système et modèle pour demain
Derrière les chronos et les dossards, un homme incarne mieux que quiconque la trajectoire de l’athlétisme nord-africain. Soufiane El Bakkali, né à Fès d’une famille modeste, s’est fait remarquer lors d’une grande opération de détection scolaire menée dans le quartier populaire d’El Merja, auprès de 3600 écoliers. Un filet lancé large, qui a ramené un champion olympique. Double champion olympique sur le 3000 m steeple – à Tokyo en 2021 puis à Paris en 2024 -, El Bakkali est devenu le premier Marocain à conserver son titre dans deux éditions consécutives des Jeux, et seulement le deuxième steepleur à réussir cet exploit depuis le Finlandais Iso Hollo en 1932.
En ce début 2026, depuis les hauteurs d’Ifrane, El Bakkali prépare sa saison avec un objectif bien précis en tête : battre le record du monde du 3000 m steeple, actuellement détenu par l’Éthiopien Lamecha Girma en 7’52′ »1. « Hicham est une légende pour moi, disait-il Il m’apprenait tout le temps : ‘Je m’entraîne, je travaille dur, pourquoi ? Pour gagner.’ Et moi je dis la même chose. Il y a une différence entre un athlète qui cherche seulement des temps, et un athlète qui pense aux temps mais qui chasse aussi les médailles. C’est ça, la leçon la plus importante qu’il m’a transmise ».
Ce modèle-là, celui de la détection scolaire jusqu’au podium olympique, avec la transmission entre générations comme fil rouge, commence à structurer une pensée. El Guerrouj lui-même avait été repéré dès l’âge de 14 ans par Aziz Daouda, alors directeur technique national, avant d’intégrer l’Institut national d’athlétisme de Rabat. La chaîne de valeur existe. Elle manque juste encore de maillons.
| Le marathon marocain, une identité qui s’affirme
Avant de s’emparer du 42,195 km, Fatima Ezzahra Gardadi régnait déjà sur la piste nationale. Championne du Maroc du 5000 m en 2019, elle s’est élancée pour la première fois sur la distance du marathon à Marrakech en 2022, signant 2h25’07 ». Un premier test concluant. L’année suivante, elle confirme à Rabat et gagne son ticket pour les grandes scènes internationales.

Ce ticket, elle l’a utilisé avec fracas. Le 26 août 2023, Gardadi a remporté la médaille de bronze du marathon aux Mondiaux de Budapest en 2h25’17, devenant la première athlète marocaine médaillée en marathon aux Championnats du monde. « C’est un sentiment incroyable de gagner cette médaille, a-t-elle déclaré. Je suis très fière d’apporter cette médaille à l’ensemble du monde arabe et au peuple marocain en particulier. » Classée 159e mondiale avant Budapest. Médaillée mondiale en sortant. Le Maghreb réserve des surprises. Aujourd’hui, à 32 ans, Gardadi s’entraîne à Marrakech sous la supervision de son mari, l’athlète Mustapha El Houdadi, avec des ambitions simples mais tranchantes : « Gagner une médaille aux Jeux olympiques et très bien représenter le Maroc. » Une ambition forgée sur les routes marocaines. Ça aussi, c’est nouveau.
| Ce qu’El Guerrouj avait vu avant tout le monde
Depuis Paris 2024, Hicham El Guerrouj a pris la parole publiquement sur l’état de l’athlétisme marocain, sans langue de bois. Il a rappelé qu’on ne devient pas champion olympique du jour au lendemain, qu’atteindre un tel objectif requiert une préparation de longue haleine et un soutien du ministère du Sport, de la fédération, du comité olympique, du club, de la ligue et de la famille. Et il a posé un mot sur ce qu’il faudrait bâtir : un « écosystème », qu’il juge indispensable pour avoir des champions capables de remporter des médailles olympiques, appelant les autorités à un changement de mentalités.
L’écosystème. Le mot est lâché. Et c’est précisément ce que l’Afrique du Nord est en train de construire, brique par brique avec des meetings Diamond League, des marathons qui montent en gamme, des sites d’altitude reconnus mondialement, et une ou deux générations d’athlètes qui prouvent que le talent est là, attendant juste d’être mieux accompagné.
| Tout reste à construire… et c’est là que ça devient passionnant
L’Afrique du Nord n’est pas encore l’Éthiopie ou. le Kenya. Elle ne prétend pas l’être. El Bakkali reste le seul athlète marocain à avoir décroché une médaille olympique en athlétisme lors des Jeux de Paris 2024, un bilan qui reflète le manque de préparation et le niveau global élevé de la concurrence mondiale. La profondeur manque encore, le maillage de détection reste perfectible, et les structures para-sportives commencent à peine à se professionnaliser à l’échelle régionale grâce à la nutrition, le suivi médical, et le management de haut niveau.
Mais justement. La marge de progression, c’est ce qui rend l’histoire intéressante. Quand une région passe d’une génération d’icônes isolées tels qu’El Guerrouj, Hissou et Gharib, à un écosystème structuré avec des événements labellisés, des camps d’entraînement reconnus internationalement, des athlètes formés localement qui performent sur la scène mondiale, quelque chose bascule.
Ce basculement est en cours. Pour le fond mondial, l’Afrique du Nord est en train de devenir une adresse qu’on ne peut plus ignorer. Et pour les coureurs qui cherchent leur prochaine destination de stage, la réponse est peut-être déjà quelque part dans les cèdres du Moyen Atlas, à 1650 mètres, là où un double champion olympique s’entraîne encore dans la neige parce qu’il a appris que c’est là que tout commence.
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Dorian VUILLET
Journaliste